jeudi 18 septembre 2008

Finance en Péril?

Malgré les milliers kilomètres qui séparent Wall-Street à l’Asie, l’intégration des marchés financiers, une des composantes essentielles de la mondialisation selon Thomas Friedman, a eu pour effet d’accélérer la propagation de la crise du crédit à travers le monde. Les bourses asiatiques, impuissantes, ont accusé ces derniers mois des records de baisses historiques. Les coréens connaissent désormais par coeur le nom des institutions financières américaines. A Yoido, fief des sociétés de courtage, des gestionnaires de fonds, et de la Korea Development Bank, les gens partent déjeuner à onze heures et demi et les cafés du quartier sont remplis de cols blancs quelle que soit l'heure de la journée. Déprimés, les courtiers s’interrogent sur les perspectives de rétablissement du marché. La succession de mauvaises nouvelles semblent ne jamais en finir. Situations contradictoires selon les boîtes : certaines obligent leurs employés à redoubler d’efforts en faisant des heures supp’ malgré l’absence de travail. D’autres, fatalistes, laissent leur main-d’oeuvre sortir du taf à des heures plus que respectables. Quant à la jeunesse dorée des banques d’investissement étrangères basées à Kwanghwamoon, le profil bas est de mise car leur sort reste immanquablement scellé aux décisions de leurs maisons mères. Fini le temps du jeu des chaises musicales pour obtenir un meilleur poste ou un plus gros salaire. On s'accroche à son siège. Pour les nouveaux entrants, la vie est rude et les places à pourvoir limitées. L'année dernière encore, le poste d'analyste financier était le job préféré des jeunes diplômés.



Yeoido, quartier de la bourse, des sociétés de courtage, des chaînes télévisées et du parlement



Le marché primaire est au point mort. Les grandes entreprises et les PME, toujours en quête de financement par le marché, ne trouvent plus acquéreur. Les offres publiques d’augmentation de capital ou d’obligations des entreprises côtées en bourse se terminant pour la plupart sous-reservées. La majorité des institutions financières étrangères ont déjà levé les voiles. Quant aux irréductibles, leur principale préoccupation est le recouvrement des investissements sur des marchés moins liquides comme l’immobilier ou les obligations convertibles. Les hedge funds, via leur avocat, invoquent notamment les “Event of Default” (cas de défaut) stipulés sur les prospectus ou les conditions générales de vente du contrat pour récupérer au plus vite leurs billes. Les entreprises coréennes, pour ceux qui peuvent encore se le permettre, doivent ainsi se financer par les banques à des taux d’intérêts élevés. Sur le marché secondaire, autrement dit les opérations d’échanges de titres en bourse ou de gré à gré, les volumes restent encore conséquents mais les ordres de vente sont prépondérants. Le Kosdaq, marché à forte composante technologique (l’équivalent de notre Alternext), est en panne de confiance totale.

Dans ce climat morose, la Corée du sud va bientôt connaître sa révolution financière avec la mise en vigueur de l'Acte de Consolidation des Marchés de Capitaux début 2009. Jusqu'ici, les institutions financières coréennes étaient compartimentées en six métiers : les sociétés de courtage, les gestionnaires de fonds, les opérateurs des marchés à terme, les organismes de placements collectifs en valeurs mobilières, les organismes de placements collectifs en valeurs immobilières et les sociétés d'investissements maritimes. Le cumul des activités était interdit pour une seule entité. Par exemple, une société de courtage ne pouvait pas exercer une activité de gestionnaire de fonds sous le même nom. Cette prochaine déréglementation est d'ores et déjà entrain de bouleverser le paysage financier sud-coréen. Sociétés de courtage officiellement en vente, arrivée des grandes entreprises manufacturières (Hyundai Motor, Eugene, STX...) sur ce marché, élargissement des activités des firmes étrangères... les spécialistes prévoient une importante concentration du marché pour offrir des services plus élaborés à moindre coût. Choi Jong-won, un analyste de la banque d'investissement Tong Yang prédit que "après la nouvelle loi, la Corée s'orientera d'une économie tirée par les industries manufacturières et bancaires vers une économie de marchés de capitaux". Le gouvernement s'est également mis en tête de privatiser ses institutions financières (Korea Development Bank, Woori Bank, Industrial Bank of Korea). Electro-choc structurel pour transformer la Corée du sud en un marché financier moderne et efficace?

Situation paradoxale aux Etats-Unis ces derniers jours. Avec le placement sous tutelle des organismes de refinancement hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac et la nationalisation de l'assureur AIG, l'Etat américain devient actionnaire, du jamais vu dans un pays habitué au "laissez-faire" et à la loi du marché. Milton Friedman doit se retourner dans sa tombe. Et ce n'est pas tout. L'administration américaine a organisé la semaine ce qui sera probablement le plus grand sauvetage d'entreprises privées sur fonds publics jamais mené. Jeudi 18 septembre, alors que les Etats-Unis se dirigeaient tout droit vers l'effondrement total de leur système financier, le secrétaire au Trésor Henry Paulson annonçait les grandes lignes d'un plan consistant pour l'Etat américain à mettre en place une immense structure de défaisance se chargeant de recueillir les actifs à risque imprudemment accumulés pendant la dernière bulle immobilière par les établissements financiers et devenus dès lors invendables. Le but de ce fond de 700 milliards de dollars est de donner une vraie valeur aux actifs dépréciés en les sortant des bilans des établissements financiers américains. En d'autres termes, L'Etat américain va organiser un assainissement de grand ampleur au coeur du problème et devenir par voie de conséquence le plus grand hedge fund (fond d'investissement à risque) au monde. L'annonce de ce plan extraordinaire a provoqué un énorme soulagement sur les marchés internationaux. Les places boursières, notamment de Paris (+9,27%) ou Londres (+8,84%), ont enregistré des progressions historiques, renforcées par des facteurs techniques comme le rachat forcé des positions de vente à découvert. Reste à savoir si la mise en place du plan Paulson (ex-CEO charismatique de Goldman Sachs) ne sera pas ralentie par les querelles politiciennes et partisanes en pleine campagne électorale américaine.

Alors que les Etats-Unis s'orientent vers une réglementation des marchés de capitaux à moyen-terme, la Corée du sud se dirige exactement dans le sens opposé. Revirement stratégique nécessaire? Dilemme de taille pour la dixième économie mondiale qui doit faire le choix entre une libéralisation financière capable de booster son marché local et une maîtrise obligatoire et permanente du risque systèmique.

1 commentaire:

julien a dit…

A noter que Thomas et Milton n'ont rien à voir entre eux (le premier, chancre de la mondialisation, et je baise mes mots, n'a pas inventé l'eau tiède), mais y'en a un autre Friedman, un marrant: David, le fils de Milton.

Il est le chantre de "l'anarcho-capitalisme". Tout un programme encore !

http://en.wikipedia.org/wiki/David_D._Friedman